Et sinon, tu fais quoi dans la vie ?
Rien. Enfin je veux dire rien, je ne travaille pas. Enfin, je n'ai pas d'emploi rémunéré en ce moment. Mais ça ne va pas durer. Parce que sinon, du boulot tous les jours j'en ai hein ! Déjà là, on touche le coeur du problème : quand on est en congé parental (comme moi), on est un peu dans les limbes, ni vraiment au travail (voire, vraiment pas du tout), ni vraiment mère au foyer puisqu'on a une date d'expiration. Quand on me pose la question, je donne l'intitulé du poste que j'occupais avant mon accouchement et si on ne m'en demande rien de plus, je laisse la conversation flotter comme ça. C'est pas un mensonge en soit, c'est juste qu'il manque une partie de l'information. Parce qu'une fois que j'ai lâché le morceau, suivent souvent un "ah..." puis un silence un peu gêné avec une moue de dépit. C'est pas super bien vu de rester à la maison, t'es un peu cataloguée comme personne pas intéressante parce que ta vie tourne autour de tes enfants. Alors de 1 : je t'emmerde et de 2 : si t'avais l'intention de me parler de géopolitique internationale, je t'assure que même quand je travaillais, je m'en battais les miquettes niveau 10 sur l'échelle de Richter (et de 3 : mes enfants sont formidables <3).
Déjà l'appellation "congé parental" est pas mal, comme si on prenait congé de son rôle de parent alors que c'est tout à fait le contraire, genre vraiment carrément l'opposé quoi. On a jamais été aussi parent qu'à ce moment-là. Quand on a annoncé le truc, y'a un peu une compet' qui s'installe, genre match de boxe avec à ma droite, la maman qui travaille et à ma gauche celle qui est à la maison, surtout si mon interlocutrice est une interlocutrice. Elle ressent alors apparemment le besoin de se justifier : pourquoi et quand elle a repris le travail, pourquoi elle a pris ou non un congé parental, pourquoi elle pense avoir fait ce qu'il y a de mieux pour ses enfants, pourquoi sa situation ne lui laissait pas le choix. Les mamans qui tombent sur moi pour ce genre de conversation ont bien de la chance, parce que je n'en ai rien à foutre de leur vie. Je veux dire, personne n'a besoin de justifier ses choix devant moi, je suis qui ? Personne. De la même manière et pour les mêmes raisons, je ne justifie pas mon choix devant elles. J'écoute mais ça ne va pas plus loin. Et ça devrait être comme ça pour tout le monde.
On est quand même souvent estampillée "la nana qui a pas envie de bosser". Déjà, je vois pas où le problème là dedans. Le travail n'est pas forcément une valeur essentielle pour tout le monde, il n'y a pas de honte à ne pas vouloir travailler. Certaines personnes en ont besoin, d'autres pas. Mais dans le cas du congé parental, ce n'est absolument pas le propos. Etre à la maison et s'occuper des gosses, c'est du boulot, et pas qu'un peu. Un jour que je discutais avec un collègue, il me racontait la fois où il avait fait garder son fils pour la première fois. J'ai dû répondre quelque chose qui m'échappe maintenant, mais en tout cas ma remarque lui a fait ajouter "Oui enfin, c'était pour pouvoir aller à la déchetterie hein !". Sans blague. Et tu crois que j'enfilais des perles moi quand je faisais garder mon fils pendant mon congé parental ? Ce sont les jours où j'essaye de préparer un maximum de plats en avance pour la semaine, où je fais les courses, où je nettoie les salle de bain, où je peux enfin passer l'aspirateur et direct derrière la serpillère, bref toutes ces tâches relou qui une fois faites me permettront de jouer avec mes enfants quand ils seront là plutôt que de faire des corvées. J'entends déjà celles du fond qui disent qu'il faut faire participer les enfants et prendre du temps pour soi. Je fais participer mon fils dans la mesure du possible sur des tâches simples comme la poussière ou accrocher le linge, mais des fois, t'as juste envie que ce soit fait en moins de 2h, ce qui n'est pas le cas quand il m'aide et qu'en plus j'ai sa soeur qui fait Cliffhanger dans mes jambes. Quant au temps pour soi, soyons honnête, à partir de deux enfants, il vaut mieux faire une croix dessus jusqu'à leur majorité plutôt que de vivre constamment dans cette illusion. C'est un coup à devenir aigrie ça. Faire les courses seule au supermarché devient déjà super relaxant, faut pas trop en demander.
Tout dépend aussi du tempérament, mais dans mon cas, les deux fois, le congé parental a eu un effet pervers qui induisait une réflexion du type "puisque je suis à la maison, c'est à moi de le faire" pour tout. Le ménage, les courses, la bouffe, le linge, emmener et chercher les gosses à l'école / la crèche, me lever le matin avec eux, les coucher le soir, réparer des trucs dans la maison. Tout. Dans ma tête, je devais tout faire (sauf le jardin, le jardin on s'en fout, on n'y vit pas. Sauf que maintenant qu'il commence à faire beau, je vois dans quel état il est et je grimace). Et à la perfection aussi si possible. J'essaye activement de me simplifier la vie et de lâcher du lest mais c'est pas simple, ça demande un certain travail sur soi.
Pour avoir vécu les deux situations, c'est à dire, rester à la maison et
s'occuper d'un ou deux enfants et aller travailler avec un enfant, je
peux dire que rester à la maison est beaucoup plus dur et plus
fatiguant. Parce que quand t'es à la maison, les enfants sont aussi à la maison (la plus part du temps). Du coup, t'es pas sur ta terrasse avec une tequilla dans une main et un bon bouquin dans l'autre. Au lieu de ça, tu plies du linge, tu changes des couches, tu cuisines, tu nettoies (tout, tout le temps et pourtant c'est jamais hyper propre, va savoir...), tu joues.... Et tout ça, que tu ais envie ou pas. Ta tâche n'est jamais terminée, même quand ils sont couchés, parce qu'ils peuvent se relever à tout moment. Tu vois Sisyphe ? Ben pareil. Mais ce qui est fatigant surtout, c'est que tout ça, tu le fais pas selon ton rythme, tu dois suivre celui de tes enfants et ça, c'est crevant. L'esprit est en permanence focalisé sur quelqu'un d'autre que soi, voire même plusieurs autres personnes. Au boulot, tu peux déconnecter ton esprit de temps en temps, tu peux aller prendre un café quand t'as besoin d'une pause, tu peux aller faire pipi quand t'as vraiment envie et seule (enfin j'espère, sinon il faut changer de taff). Quand tu t'occupes d'enfants, c'est pas trop possible. Il suffit que tu rêvasses 5s pour qu'il y en ait 1 voire 2 qui fasse une bêtise, se fasse mal, fasse mal à l'autre, etc... Ton café est le plus souvent froid, d'où l'invention du café frappé parce qu'en vrai c'est dégueu. Mon mec me reproche souvent mes tasses à café jamais vidées. Mais mon chéri, j'aimerais tellement aller au bout d'une tasse de temps en temps si tu savais ! Quand au petit coin, on y va souvent en groupe et quand on a le temps.
Le congé parental n'est pas non plus valorisé dans le monde du travail. A part faire un trou dans ton CV, ça ne sert pas à grand chose. Et pourtant ! On acquiert pas mal de compétences qui mériteraient d'être prises en compte par un employeur. Exemples :
- créativité : avec les enfants, il faut toujours tout prévoir et aussi prévoir le fait que rien ne se passera comme prévu. On apprend à rebondir sans se laisser déborder. Tu dois toujours avoir un plan A, B et C tout en sachant que tu n'en suivras surement aucun. Hannibal Smith de l'Agence Tout Risque serait blême.
- patience : le plus difficile. Je ne suis pas Bouddha, mais je me suis bien améliorée de ce côté-là (en même temps, quand on part de 0, on peut que faire mieux. Je suis dans une phase optimiste en ce moment) et ça me servira surement à supporter certains collègues ou situations quand je retournerai travailler (coucou les réunions qui servent à rien !)
- organisation : si tu veux survivre, t'as pas trop le choix, il faut que tu ais un peu une rigueur d'esprit militaire. C'est la clé pour ne pas se laisser déborder. Oui mais pas trop quand même, faut rester souple pour pouvoir affronter toutes les situations (cf créativité). C'est un équilibre délicat.
- actor studio : quand tu discutes avec des gosses à longueur de journée, t'as plutôt intérêt à avoir l'air super intéressée / étonnée / surprise quand ils te racontent quelque chose. Ma soeur m'a déjà fait remarquer que j'ai une super bonne poker face depuis que j'ai des enfants. Je peux endurer avec le sourire les pires situations sans que personne ne se doute de rien, comme ce bal de carnaval pour les enfants pendant lequel j'ai envisagé de m'ouvrir les veines avec des confettis.



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