Le cas du sequin
Mon fiston aime les dinosaures. Il aime les images super réalistes et bien gores où on voit des carnivores dévorer d'autres dinosaures avec du sang et des morceaux de viande partout. "C'est joli" qu'il dit.
![]() |
| Genre ça |
Mais il aime aussi le rose, les arcs-en-ciel, quand ça brille, le vernis à ongle et les sequins. L'année dernière, quand il était en petite section de maternelle, il aimait beaucoup que je lui mette du vernis à ongle. Il choisissait une couleur différente pour chaque ongle et se montrait très patient le temps que ça sèche. Ses copains trouvaient ça joli et lui faisaient souvent des compliments.
Oui mais voilà, il était dans une classe mixte, mélangé avec la grande section et les enfants de grande section se moquaient ouvertement. Le vernis à ongle, c'est pour les filles. Je ne parle même pas des réactions des plus grands au périscolaire. Quand il m'a dit ça un soir avec son air dépité, j'étais furieuse. Je me souviens avoir pensé "Quoi ? Déjà ?". Comment est-ce possible ? Que se passe-t-il entre l'âge de 3 ans et de 5 ans pour que les petits passent du "ooooohh c'est trop joli ces couleurs !" à "èèèèèèèè c'est pour les fiiiiiilles !" ? Quel mécanisme se met en place pour que les enfants ressentent le besoin de cataloguer ce qui est pour fille et ce qui est pour garçon ? Est-ce un besoin pour comprendre le monde ou juste une injonction que la société leur inculque ? Pourquoi est-ce perçu comme dégradant pour un garçon de porter "un truc de fille" ? J'ai l'impression qu'il y a plus d'indifférence quand c'est dans l'autre sens, mais je me trompe peut-être. Je le saurai dans 2 ans quand la cocotte ira à l'école avec beaucoup beaucoup d'affaires de son frère (et les cheveux courts parce que les poux).
Avant l'affaire du vernis à ongle, je ne m'étais jamais posé la question, parce qu'à la maison, rien n'est pour fille ou pour garçon. Si le fiston voulait un jouet ou un vêtement, je lui achetais, peu importe le public visé, l'important était de lui faire plaisir. Je n'avais pas l'impression de lui donner une éducation genrée, même si naturellement, il allait vers des jouets de petit mec, du type engins, dinosaures, voitures, etc... contrairement à ma nièce qui nage dans les poupées. Là où le bas blesse, c'est que du fait de mon congé parental, je lui propose un modèle assez stéréotypé de la mère et de l'épouse. La plus part du temps, c'est moi qui cuisine, qui m'occupe des enfants, qui fait le ménage, les courses, bref qui suis en charge du foyer et de la famille. Monsieur de son côté travaille, s'occupe du jardin, des finances, etc... La seule originalité réside dans le fait que je m'occupe des gros travaux à la maison. Le fiston m'a vu couler du béton, refaire une salle de bain, poser des lames de terrasse, découper un mur à la scie sauteuse. Ca rattrape un peu. Régulièrement, je lui explique que c'est comme ça que ça fonctionne chez nous, mais que ça ne se passe pas pareil dans toutes les familles. Mais quel est le poids des mots face à un exemple qu'il a sous les yeux au quotidien ? Je n'en sais trop rien.
Son père et moi avons longtemps débattu sur le problème du vernis à ongle et sur quelle était la bonne attitude à adopter. Il est très dur d'apprendre à un enfant à réagir face aux moqueries, surtout un petit bonhomme qui a un coeur tout mou comme le mien. Son père voulait que j'arrête de lui en mettre pour que personne ne se moque plus de lui. Pour moi, ça revenait à donner raison aux moqueurs et à apprendre à mon fils qu'il n'a pas le droit d'avoir certains désirs et qu'il doit se cantonner à ce qu'on attend d'un porteur de pénis, aussi petit soit-il, que l'avis des autres est plus important que ce que lui pense. Pour ma part, j'étais bien embêtée, parce que d'un autre côté, j'avais le coeur déchiré à l'idée qu'on puisse se moquer de lui. Je savais qu'il ne réagirait pas par la violence, ni physique ni verbale, mais qu'il allait se laisser faire sans rien dire et être très affecté. Je ne voulais pas qu'il laisse tomber ce petit truc insignifiant qui lui donnait tellement de joie à cause de quelques petits idiots qu'il n'aimait même pas. On en a discuté longtemps tous les deux. On est arrivé à un compromis : je lui mets du vernis uniquement sur les orteils, comme ça il en a quand même, même si ça se voit moins. C'est comme un secret. J'avoue ne pas être entièrement satisfaite, les rageux ont quand même eu un impact sur son comportement, mais le fiston n'est pas un guerrier, je ne vais pas sacrifier son petit coeur sur l'autel de l'éducation non-genrée. Je me contente de lui répéter qu'il n'y a rien pour fille ou pour garçon, il n'y a que des choses pour des gens qui les aiment. C'est pas top, mais c'est ce que j'ai trouvé de mieux. Et je compte sur la cocotte pour aller péter quelques gueules dans la cour de récré dans quelques années.
La question est de nouveau revenue sur le tapis récemment. On était dans un magasin quand il a repéré une sorte de bracelet rose à sequins de couleurs d'un côté et gris de l'autre. Je lui ai acheté, son père était bien évidemment ravi. Le fiston voulait le mettre pour aller à l'école, je l'ai alors prévenu que certains ou certaines risquaient de se moquer de lui. Il m'a alors immédiatement répondu que si on se moquait de lui, il mettrait le côté gris "et puis c'est tout". J'ai beaucoup rigolé, j'ai trouvé cette réponse et cette manière de voir le monde si rafraichissante. Pour lui, la raison des moqueries étaient les couleurs. Pas le fait que le bracelet soit en velours rose, ni qu'il soit en forme de queue de sirène, non, c'est juste les couleurs. C'est tellement mignon. J'attends maintenant de voir ce qui va se passer avec ce sac à main rose à sequins qu'il veut absolument pour son anniversaire. Affaire à suivre.

Commentaires
Enregistrer un commentaire